Jour AB2







Samedi 5 Novembre Deuxième jour


Douche matinale. Zut ! Oublié d’apporter une serviette. Première fois que je m’essuie avec un tapis de bain ! Je n’avais jamais imaginé que mon corps était si grand. Cerise sur le gâteau : pas de peigne. Poème digital : se coiffer avec les mains. Puis café noir. Sans sucre. Jeune intermittent pour la forme, la force et l’acuité. Vidéo conférence avec Mateja, organisation de ma participation au festival du livre jeunesse à Tinqueux, à venir en Février.

Retour à la page blanche. Un premier texte à écrire pour rendre hommage à celui qui m’accueille ici, un « beau présent » dans la tradition oulipienne écrit avec les lettres de son nom : M C H L B T R / I E U O avec un clin d’œil au passage à Julien Marcland qui m’a initié à mon corps défendant à ce genre de plaisanterie.


Beau présent 1

Le ciel boute le mot

Échelle Tricot

Étoile élue cloue

Le trou itou

Hibou tout cru

Bleu élu

Toi et moi

Roi émoi

Rocher bleu

t’émeut


Principe de réalité : Acheter des serviettes de bain à l’hypermarché Leclerc d’Annemasse. Zone commerciale comme une verrue plantaire au pied de la montagne. Mais bon, essence moins chère à 1,72 au lieu de 1,94. Des Helvètes en Porsche et en Audi font la queue pour faire le plein. Plus d’essence, reste que du Gasoil. Un homme au beau visage de gitan m’aborde. 

« Monsieur, ça fait le quatrième conducteur à qui je demande. Ils me disent qu’on leur a déjà joué des mauvais tours. Comme un abruti, j’ai oublié ma carte bancaire, je suis parti de la Vienne à 1h du matin. Je dois faire le plein mais je peux vous payer en liquide. Vous voulez bien ? ».

Comment et pourquoi dire non. Dans la vieille voiture, la mère et la fille me remercient en hochant la tête. Il fait le plein : quatre-vingt euros et un centimes. Me tend une liasse de quatre fois vingt. Beau prince je lui fais cadeau de la petite pièce rouge que me tend sa fille. Le monde marche sur la tête, n’est-ce pas Monsieur Butor !

Première recette made in Butor : Poulet au citron et au romarin du jardin Butor.



Saisir fermement à deux mains un beau poulet fermier bio d’Auvergne, élevé en plein air et allongé en Odalisque dans la vitrine d’une boucherie bio du coin. Lui réciter un poème de Butor. Par exemple : après moi la poussière,

que voici :


Sorcière soigneuse

je dis mon adieu

à tous ces objets

que j'époussetais

avec mon cheval

à crins de nylon

sur lequel je vais

m'envoler laver

les tours et les nuages

les rues et les ombres

les yeux et les ongles

les reins et les cœurs

Michel Butor


tout en débarrassant le récipiendaire, sans le brusquer de ses liens, étiquettes et derniers scrupules à lâcher prise avec le monde terrestre. Attention : l’articulation du poème à voix haute n’est pas facultative dans la transmutation alchimique. Elle fera partie intrinsèque du goût final de la volaille.

Puis cueillir du bout des doigts trois jeunes sommités de Romarin ornées de quelques petites fleurs bleues restés en suspens. 

Dans un bol de la vieille armoire imaginée en rêve chez Butor, laisser ramollir un morceau de beurre demi-sel, le jus et le zeste d’un demi-citron. Écraser l’ensemble en pommade, parfumée de l’une des branches de la plante aromatique. 

Piler ensuite avec modération quelques grains de poivre noir Voastiperifery de Madagascar.

Glisser sur et sous la peau jaune de l’élu, ce baume rajeunissant. Encadrer le corps sublime ainsi paré de quatre jeunes carottes entières et pelées. Enfiler les dernières branches du Rhum à Rien dans la grotte du poulet. 

Une heure de cuisson à 200 degrés.

P¨S : Je soupçonne Michel Butor de nous avoir pistonnés de là-haut pour venir en résidence chez lui et sentir à nouveau de bonnes odeurs faire revivre sa cuisine.


Boire un expresso à la DP boulangerie de Lucinges. Une jeune porcelaine à l’épaule blanche et dénudée nous sert avec le sourire. Se passionne pour la guitare, l’écriture, les musées et la peinture. C’est rare pour une boulangère, non? Nous parle d’une artiste dans le village qui peint plutôt de l’abstrait et à partir du bleu. Le patron se présente pour lier connaissance. Maxime, né au Quesnoy, ma ville natale également, s’est installé ici depuis deux mois ! Butor continue de me faire le grand jeu : le boulanger originaire du Nord et né dans la même ville que moi ! Lucinges serait donc le lieu alchimique du centre et de la réconciliation des contraires ?


Retour à Lucinges

Les rues d'un pays fabuleux

bruissent encore dans ma tête

les heures y galopent comme un troupeau

de chevaux fous en Mongolie

avant que j'ouvre le courrier

amoncelé sur mon bureau

Eclair le chien noir vient me supplier

de lui lancer un caillou dans la neige


Michel Butor

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