Jour AB4






Butoresque, Butorien :

Reconstruction ou fiction de l’intime ?

05h10. Lundi 7 Novembre

Quel miel cherches-tu

reposant tes ailes

entre les rayons

devant le portail

abeille aux yeux noirs ?

Celui du désert

dans les alvéoles

entre les écailles

des fûts de colonnes

ou troncs de palmiers

La suie devient sable

dans les alentours

de la basilique

métamorphosée

en une oasis

Je cherche le temps

de l'autre côté

du bourdonnement

le pollen des morts

et l'or du silence

Michel Butor


Comment vivre dans la maison d’un écrivain sans s’interroger sur sa vie intime ? Sur le pollen de sa propre vie ? Je ne parle pas de voyeurisme mais de partage. Comment se glisser dans son aura sans la bousculer ? Car c’est bien de Butor, Michel Butor dont il s’agit. 

Monsieur Butor comme j’aime l’appeler souvent ici : l’homme du livre fondateur traduit dans toutes les langues, « La modification », cet intuitif qui a révolutionné et ouvert l’écriture du nouveau roman dans les années 50.

Une autoroute d’écriture romanesque s’ouvrait à lui, après le prix Renaudot, et l’incroyable Monsieur Butor, à l’image de Léon Delmont, le personnage principal de son récit fondateur, va « modifier » sa trajectoire et basculer toute sa vie dans sa quête du poème et du livre d’artiste.

Quel défi incroyable : vivre en roman comme on dit vivre en poésie. 

Suivre à la lettre le programme peut-être inconscient de sa métamorphose intime. Faire vœu silencieusement de réinventer au quotidien sa propre histoire à la mesure de ses intuitions, sans jamais se laisser résumer ou enfermer dans une seule pratique, une seule écriture.

Quel sens prend notre résidence et recherche aujourd’hui : reconstruire fidèlement le passé ? Rêver entre passé et présent de la rencontre que nous aurions aimé provoquée ? De ce qui aurait pu se tramer entre lui et nous ?

Ou poursuivre notre projet de création d’un livre d’artiste sans nous préoccuper de celui dont nous « envahissons » la maison en son absence ?

J’aurais l’impression de ne pas le respecter. D’abuser de la situation. Et même de l’hospitalité de l’écrivain. De faire comme si il n’était pas là. L’idée même de faire ou de dire quelque chose qui pourrait blesser Michel Butor me préoccupe.

Imaginez-vous marcher dans son jardin, dans les couloirs, piétiner ce qui fut son jardin, dormir dans les chambres et peut-être la sienne, sans s’interroger, chercher du bout des yeux, du bout des sens, ce qui a forgé sa poésie et son incroyable et généreuse créativité ?

Monsieur Butor est-il contagieux ?

Pourquoi notre livre d’artiste n’intégrerait-il pas tout à coup ce fourmillement, ces ruissellements d’intentions, de questions, de liens passés et à venir, dans un chantier parallèle, une sorte d’état des lieux mêlant dessins, peintures, rencontres, poèmes, bulles de présence et de pensées, une sorte de story-board ou roman graphique comme l’aurait peut-être apprécié et à l’image de la destinée de Monsieur Butor, lui qui toute sa vie a exploré et repoussé les limites de la création artistique.

Archipel Butor / Aventure BUTOR / Action BUTOR

Je ne vis pas dans la fascination de son talent ni de son histoire. Pas de vague à l’âme ni de nostalgie, je pense que Monsieur Butor aurait détesté. Mais je continue d’être touché par ce qui se dégage de ses poèmes, de ce tissage qu’il a laissé en héritage derrière lui, devant nous aujourd’hui, à qui sait ouvrir les yeux et regarder. Il m’arrive de sentir des zones, des bulles de pensées encore flotter dans les lieux. Une sorte de projet en suspens. 

Je suis en quête d’une empathie avec une présence qui s’est déplacée dans une œuvre. Je traverse ses photographies et je me sens traversé, regardé par elles.

Inventer une sorte d’archéologie horizontale comme aimait le dire Bernard Noël, en cheminant dans cet ici, en rayonnant à partir du feu central qu’était sa maison.

Les arbres. Les êtres. Les animaux. Les nuages. Les fleurs. Les baies sauvages. Le romarin. Les fromages. Les lumières du matin ou du soir. Les nuits blanches ou scintillantes. Les rêves. Les gestes restés en suspens. Les émotions peut-être déposées le long des cailloux ou des ruisseaux.

Il m’arrive de réaliser aussi que je croise peut-être les paysages que le regard de Monsieur Butor a croisés, des « zones visuelles » encore communes. J’ai besoin de ce fantasme, de cette illusion pour trouver ma place.

D’ailleurs, l’avait-il trouvé sa place, cet écrivain génial, turbulent, inventif dans ce bourg de Lucinges ?

Quelles odeurs flottaient dans sa cuisine ? Quels meubles, quelles tapisseries sur les murs ? Quelles œuvres d’arts accrochées à quel endroit ? Quels vins buvait-il, quelles recettes préparait-il ? C’est lui ou Marie-Jo qui cuisinait ?

Quelles mains a-t-il serrées, quels amis a-t-il embrassés, quels souvenirs ont gardé de lui ses filles ? Quelles déceptions, quels chagrins, quelles colères ?

Ce qui semblerait naturel et vivifiant de vivre ici, et comment l’inventer sans impertinence, dans un élan quasi « Butoresque » ou « Butorien » — il faudrait pourquoi pas créer le mot, justement, s’il n’existe pas —, serait de nous modifier à notre tour dans notre projet.

Et de finalement mettre en pratique cette découverte essentielle de l’écriture contemporaine encore en mouvement dans son autonomie : ce n’est pas l’intrigue qui constitue le cœur et le nerf du texte mais les détails, les détours, les odeurs et les matières, les égarements et les retrouvailles, l’anodin et l’essentiel, le cosmique, le micro et le macrocosme, les paysages psychologiques, sensibles, réels ou fantasmatiques, les liens, les imprévus, les rebondissements.

En prenant le petit chemin adossé à ce qui fut son jardin, transformé maintenant en pelouse paisible, longeant le petit ruisseau d’eau claire gorgé de sources et d’herbiers sauvages, notre marche nous conduit vers le sommet de Lucinges.

Plus haut, le paysage se débat entre la tradition des petits chalets d’autrefois et la modernité de nouvelles constructions plus conquérantes. Deux directions idylliques : « Le bonheur est dans le pré » hôtel de tourisme deux étoiles. Et « Le bonheur des anges » boutique de minéraux. Impossible de choisir. Faut-il désigner le bonheur pour le rencontrer ?

Les clarines d’un petit troupeau de bovins au cuir brun foncé et aux cornes immenses nous détournent de notre itinéraire prévu à la recherche d’un sentier. Le tintement clair est une invitation.

Nos pas glissent dans LE CHEMIN DES EAUX VIVES.

Sur la place du village, entre la boulangerie et la mairie, en montant sur le perron d’une étrange maison envahie de plantes, je frappe à la porte d’une artiste. Pas de réponse. J’appuie avec audace sur la cliche comme on dit près de chez moi en Belgique, sur la poignée de porte si vous préférez : ça s’ouvre ! Tente un puissant : « Y’a quelqu’un ?», histoire de ne pas devenir un intrus. Me répond une voix élégante, aux intonations légèrement théâtrales : Oui, bien sûr, entrez, enfin ça dépend qui. ».

J’entre dans la maison d’une artiste recommandée par Manon, la boulangère, qui m’avait précisé : vous verrez, elle peint de l’abstrait à partir du bleu.

J’entre dans les yeux et le cœur bienveillant de Monsieur Butor. Et je ne le sais pas encore.

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